Extrait de collecte : Les fées du Carric Traucat

Posté(s) par le 25 Sep 2014 dans Audio | 0 commentaire

Eras hadas deth carric Traucat

 

Le contexte : Nous sommes à Antras, au mois de juillet, en haut du village. La route jusqu’à chez Yvette est raide, tellement qu’elle ferait palir le meilleur grimpeur du Tour de France. J’arrive chez elle essouflé. C’est la deuxième fois que je viens la voir et elle a une bonne nouvelle, aujourd’hui André devrait passer car, en sa présence, il a accepté de raconter l’histoire des fées du Carric Traucat. J’étais allé le voir deux jours auparavant, plein d’entrain mais avait essuyé un refus. J’étais déçu. Même si je ne l’avais jamais vu, j’avais tout de même reconnu sa voix. Il avait en effet été enregistré par Jean Séguy le 10 août 1964 récitant la «Parabole de l’enfant prodigue» pour l’Atlas Linguistique de Gascogne, en gascon d’Antras. Je lui avais expliqué que je venais le faire parler en patois et que je l’avais entendu sur internet, mais cela l’avait plus perturbé qu’autre chose. Il faut toujours choisir ses mots. Il était aujourd’hui vieux et avait oublié. Il m’avait donc dit non.

Mais deux jours plus tard, voilà qu’il arrive chez Yvette d’un pas lent dans cette côte à pic, comme surgi de 1964. Sans plus attendre, il me raconte trois contes de fées avec sérieux, puis repart. Je ne l’ai jamais revu depuis.

 L’extrait : Essayons de résumer l’histoire clairement car elle est ici racontée par bribes. Une fée demeure dans une grotte au dessus du village d’Antras, c’est le Carric Traucat. Elle a un enfant (un macipon) qu’elle perd un jour. Ceux de la maison «de Telèu» le recueillent et le nourissent. Mais au bout d’un moment, l’homme qui avait soigné l’enfant meurt. La fée appelle son petit du haut de la montagne : «Pinquirinèu ! Mèu, mèu» et lui, lui répond «Mamà mia, a on èu ?» (Ma mère, où êtes-vous ?). La fée dit donc à l’enfant lorsqu’elle le retrouve que l’homme qui l’a soigné l’a bien soigné, mais que si l’enfant lui avait donné du céleri du jardin (àbit deth òrt), l’homme s’en serait tiré (eth òme que seria estòrt). Aussi abracadabrantesque que cela puisse paraître, c’est l’histoire que André me raconta en ce mois d’août 2013.

On peut entendre Yvette à côté qui encourage André car il sait raconter les histoires (Conda l’ac ! :  raconte le lui !). A travers sa voix, nous percevons celle de celui qui lui a appris ce conte car son ton est solennel et sa prosodie, calquée sur les intonations des anciens. Son vocabulaire est très soutenu et par la suite de l’entretien, j’ai pu comprendre avec quel soin, Jean Séguy choisissait ses «sujets».

Il est rare dans notre monde matérialiste d’entendre parler de fées et de légendes, sans ironie. Rare de pouvoir écouter quelqu’un qui se fait le porte-voix des devanciers à l’heure où tout est écrit, consigné, archivé et rangé dans un tiroir.

 

Renaud Lassalle

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Extrait de collecte : Nos croyances

Posté(s) par le 25 Sep 2014 dans Vidéo | 0 commentaire

Eras Nostas Credenças

Le contexte : Jean-Baptiste travaillait dans une banque, il a toujours vécu à Saint-Girons mais sa famille était originaire de la Bellongue (era Vath-Longa). Il en a l’accent même s’il n’y a jamais véritablement vécu. C’est la deuxième fois que nous venons voir ce monsieur qui en impose par ses allures de sage. Nous le connaissions déjà par ses interventions sur Radio Couserans dans «la Voix de la Montagne» et c’est pour ceci que nous voulions le rencontrer. Nous avons été accueilli en amis dans cette petite maison remplie de photos de famille et de souvenirs. Comme nous pouvions nous y attendre, cet entretien n’a pas été comme les autres : plus poussé, plus érudit, plus réfléchi. Jean-Baptiste répond avec calme et application à nos questions, le labrador qui dort sur le fauteuil derrière, fait quelques apparitions dans le champs.

 

L’extrait : Est-il bien nécéssaire d’expliciter la pensée de Jean-Baptiste tant elle est claire et précise ? Il construit une étonnante comparaison entre les superstitions d’autrefois (tremper la statue d’un saint dans une fontaine pour faire pleuvoir) et ce qu’il appelle «eras nostas credenças» (nos croyances) : notre foi dans le progrès, notre confiance envers un système économique destructeur, notre consternante naïveté quand nous croyons que la technologie nous rendra heureux. La profondeur et la fraicheur de cette pensée est telle qu’elle nous accompagne encore aujourd’hui.

Sur la forme, il est aussi intéressant de constater avec quelle «lenteur» son discours se construit, il choisit ses mots, il manie le silence jusqu’à nous asséner sa conclusion les yeux dans les yeux. L’art même du discours ! Lors du projet Tramontana, j’ai fait visionner cet extrait en Toscane à un public cosmopolite venu d’Afrique noire, du Mahgreb, et de partout en Europe. Quand il fut achevé, les gens applaudirent à l’unisson. Malgré leurs différences culturelles, tous s’y étaient retrouvés.

L’on peut imaginer comment dans un média traditionnel comme la radio ou la télévision, il aurait déjà été coupé et recoupé car il faut aller vite, même si c’est pour parler dans le vent.

 

Renaud Lassalle

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Extrait de collecte : Napoleon et son cheval

Posté(s) par le 15 Sep 2014 dans Vidéo | 0 commentaire

 Le contexte : Nous sommes au mois d’août dans le Biros, à Sentein (09). Il fait très chaud, je monte sur le mauvais chemin jusqu’au hameau où habite André. Nous sommes à 1000 m d’altitude. Le soleil me crame littéralement. André me dit qu’il va s’assoir sur le banc de pierre au milieu du quartier, mais cela me gêne, le soleil est dévorant, et de plus, il porte un bonnet ! Rien à faire, il ne veut pas bouger de là. De ces grands gestes, il se pique aux orties qui poussent au bords du banc. Nous sommes régulièrement dérangés par des ouvriers qui travaillent à restaurer une maison de ce hameau désert. Il est 11h, je reviendrai aussi cet après-midi. André m’a été décrit par les autres personnes du village comme un original. De longs draps pendent aux fenêtres de sa maison, été comme hiver. «Quand ils n’y seront plus, je serai mort», me dit-il.

L’extrait : Tout d’abord, insistons sur la précision et la vivacité de ses souvenirs. Le chemin qui reliait le Biros à Barrados (un pacage du Val d’Aran, en terre espagnole) faisait 2m22. Il me dira après que certain avaient dû rogner sur leurs maisons car elles empiétaient sur le chemin. Au travers du récit d’André, nous devinons la quasi-sacralité de l’oralité en cette société paysanne de montagne : ce qui est dit est dit et l’on ne revient pas dessus. De ce fait, il n’y a pas de contestation : Napoléon est venu à Sentein et a tracé, lui-même, un chemin de 2m22 jusqu’à une estive aranaise perdue en pleine montagne, aussi absurde que cela puisse paraître. On peut presque imaginer André, enfant écoutant cette histoire en rêvant… Napoléon et son cheval, le tableau est si parlant ! Ayant conscience de la cocasserie de cette anecdote, j’insiste sur la présence de Napoléon, en posant deux fois la même question, deux questions qui engendrent deux fois la même réponse, «c’est Napoléon qui l’a tracé ce chemin».

Renaud Lassalle

 

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